Roman - Onuma Nemon
Aux éditions Verticales paraît Roman. Il s’agit d’un texte que Onuma Nemon - l'auteur de Quartiers de on ! - écrivit en 1968. La forme est solide, charpentée même, malgré l’absence de chronologie au sens commun d’un déroulement romanesque dont on voit assez rapidement qu’il ne pourrait être envisagé ici que par reprises successives, et donc serait infini et toujours inachevé. Ce texte, qui relate par fragments descriptifs quelques années d’enfance de l’auteur vécues du coté de Bordeaux, est constitué, comme l’univers, d’une matière fractale, et ce qui de la perception des cinq sens s’y emboite et se découvre prodigieusement, par accès, correspondit peut-être -à l’époque où ce texte fut rédigé- d’une certaine façon à une volonté de l’écrivain de surpasser ou de métamorphoser, entre autre, les lourds désagréments de la maladie oculaire -une Kératite- qui obtura un œil du petit garçon qu’il fut, et surtout la mort de son frère Didier, bébé emporté par une méningite à l’âge de quelques mois seulement. Cette singularité dans la forme (ce n’est pas une formule, mais bien ce qui, je pense, caractérise au plus près "l’unité éclatée" de ce roman) n’empêche cependant jamais la linéarité du récit ponctué par les surgissements d’instants précieux, noyaux, que provoque dans le champ descriptif l’éclat de l’envahissement affectif et perceptif transformant soudain "l’exactitude" du souvenir de l’enfant en d’extraordinaires épiphanies. Quelque fois au sortir « de longs sommeils », ce que le poète voit des microstructures organiques du monde qui l’entourait, nous semble surgir par effet de loupe tel un paysage extraordinairement sensuel que le détail sublime. L’œil valide en touche le moindre aspect, et l’écriture tactile, presque impudique, en retrace les reliefs aux corrélations mystérieuses, et tout ce qui semblait prédisposé à s’y ouvrir, pour l’enfant, comme perspective annonçant de futurs et définitifs éclaircissements sur le sens de sa vie. Ces correspondances fantastiques qui sont senties comme si chacune d’entre-elles se serait en quelque sorte manifestée à l’auteur, non pas pour abolir ni adoucir la douleur éprouvée par la mort du petit frère, mais afin de se signaler comme matière(s) (pluies, jus, poussières, suies, lumières etc.), en trait d’union possible entre le pays des morts et celui des vivants, se matérialiseront naturellement dans le champ lexical en éléments logogriphiques balisant le cheminement d’une discussion sacrée, d’un échange entre les deux âmes qui ne s’interrompra sans doute jamais. Ce qui est tout autant à l’œuvre dans Roman, et qui, me semble-t-il, ne se substitue en rien au réel de l’enfance de Onuma Nemon, tout en laissant la nostalgie l’envelopper de ses « parfums à perpétuité », reste néanmoins cet acte consistant à ramener au présent l’épaisseur des corps et des matières (quand l’autobiographie à mon sens éloigne plutôt les corps), ce sentiment de la mort aussi, dont le contrepoint se cristallise idéalement dans la beauté et la laideur du monde énoncés avec clairvoyance, mais parfois techniquement très vite repliés, comme s’il s’agissait pour Onuma Nemon de vouloir placer l’inquiétant merveilleux sur un autre plan de conscience que ce qu’offre le simple souvenir d’un lieu chargé d’émotion par exemple, fut-il ensuite relaté minutieusement et, par sa seule fonction évocatrice et poétique, mis soudainement en écho avec les réminiscences issues de notre propre histoire. Donc, il s’agit bien là d’un roman à la temporalité fragmentée d’abord par dissémination des événements ensuite cristallisés au gré de ce que le percept de l’enfant en aura jadis fixé de charge affective, puis recomposée sous ses coupes avec toute la condensation que peut contenir aujourd’hui l’hypothèse énigmatique des phrases nous en restituant, si je puis dire, la géographie émotionnelle. Cela, et puis tout le reste aussi porté à l’incandescence. Du processus de modification complexe du souvenir, sa réélaboration mentale, est né je crois le réalisme de Roman. La lecture de ce texte nous donne l’occasion de mieux comprendre ce que recèle de transmutation l’immense travail de Onuma Nemon, somme littéraire (mais pas seulement) dont la cohérence est étroitement liée au déploiement d’une écriture à la pureté remarquable. Un des meilleurs accès possible à la Cosmogonie Onuma Nemon. Un passage qui n’est pas peint en trompe l’œil !
Roman
Onuma Nemon
Editions Verticales
Mis à jour (Mercredi, 29 Avril 2009 16:42)



